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LA JEUNESSE,
UN MÉTIER À RISQUE
La moitié du pays, celle qui se veut la plus pensante,
vient de découvrir qu’il faut comprendre les réalités.
Pour ceux qui entendent vivre les deux pieds sur terre, c’est une bonne
nouvelle de savoir que l’idéal entend désormais s’ancrer
dans le concret. Encore faudra-il se mettre d’accord sur ce que sont les
réalités de ce monde idéal qu’on veut nous construire.
Chacun a son idée sur ce vaste sujet. Mais elle coïncide rarement
avec l’idée que s’en fait tout autre.
La diversité des points de vue ouvre des perspectives. Elle promet de
nombreuses, belles, fructueuses et longues discussions. Aussi ne faut-il pas
perdre de temps, s’y mettre tout de suite et y associer la jeunesse qui
n’aura pas trop de toute une vie pour se faire une religion.
Trop occupés à vivre, les jeunes oublient que l’essentiel
pour eux est d’abord d’apprendre à vivre.
L’exploration des plaisirs de la vie est légitime. La jouissance
ne peut être durable sans une froide évaluation des risques qui
lui sont associés, sans situer les limites dans lesquelles il faut la
contenir
Il y a quelques jours, nous entendions à la radio un grand chef syndical
proclamer qu’il fallait que la jeunesse soit insouciante. Qu’il
fallait donc la tenir à l’abri des soucis.
Cette prodigieuse révélation n’a pas pu germer dans le cerveau
d’un seul homme. Il a fallu sans doute de longues délibérations
de groupe pour produire cette perle de sottise, de démagogie et d’irresponsabilité
qui cadre si bien avec l’appréhension des réalités
!
Certes, il faut laisser les jeunes vivre leur vie. Mais il faut aussi, inlassablement,
les appeler à penser leur vie en prenant conscience des conséquences
de leurs actes, pour eux-mêmes et pour les autres.
Le plus grand des risques auxquels nos enfants sont exposés est de perdre
sur la route la vie ou l’usage de leur corps avant même d’avoir
pu acquérir les rudiments de la conduite automobile et de la circulation
routière. On ne peut incessamment les menacer du pire. Mais il serait
criminel de ne pas les mettre en garde contre la fragilité du corps humain,
contre les dangers auxquels les autres les exposent, contre la diversité
des circonstances qui peuvent prendre leurs réflexes en défaut.
Le risque le plus insidieux pour les jeunes est de se laisser entraîner
vers des plaisirs de groupe plus ou moins artificiels et dangereux, soumis aux
conventions, susceptibles d’aliéner le jugement, capables de provoquer
des dépendances. Il faut une déjà vieille sagesse pour
prendre conscience que le bonheur ne se fabrique, ni ne s’achète,
ni ne se stocke, ni ne se distribue, ni ne se partage, comme un produit de consommation.
L’apprentissage de la responsabilité ne saurait être exempt
de soucis. Il ne peut être dissocié de la formation de l’intelligence
ni de l’acquisition d’un métier. Le choix d’un métier
est individuel. Autant que possible, il devrait pouvoir être réversible.
Les principaux risques pour l’homme en devenir sont, soit de s’abandonner
au conformisme des âges, des professions, des milieux sociaux, soit au
contraire de rejeter en bloc tout ce à quoi, qu’il le veuille ou
non, il est attaché par sa propre préhistoire.
Les effets du groupe sur l’individu peuvent être salutaires. Ils
peuvent aussi être délétères. Les copains, la famille,
peuvent être autant de coteries, de sectes, de factions, de partis abusifs
auxquels il faut se soustraire pour exister par soi-même.
En groupe, les inhibitions s’effacent, la cohésion donne un sentiment
de force. Mais le groupe lamine le sens critique. Il ouvre la voie à
l’esprit de système, à l’esprit de promotion, à
l’esprit de corps, à l’esprit de caste, bref à tous
ces mauvais esprits qui font des ravages dans les meilleurs esprits. Même
s’ils sont silencieux, les cénacles sont menacés de dérives
imbéciles comme celles de certains clubs de supporters sportifs.
Il faut de la lucidité, de l’intelligence et du caractère
pour échapper aux engouements, à l’emprise collective, aux
sornettes des importants.
Brassens chantait les copains. Lucide, il s’en méfiait dès
qu’ils étaient plus de quatre !
Pierre Auguste
Le 7 mai 2008
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